Histoire du vignoble
En 20 siècles, il n'y
a pas eu un vignoble au Monde qui ait subi tant d'aléas dus
à l'Histoire que celui d'ALSACE et qui malgré tout se situe
aujourd'hui parmi les grandes régions de productions françaises
voire mondiales.
Cultivée dès l'arrivée
des Romains, la vigne se voit déjà interdite à la fin du 1er
siècle par l'empereur Domitien. Plus tard les vignobles se
développèrent sous les règnes des rois mérovingiens et carolingiens,
et atteignent leur premier apogée au W"'" siècle. Les monuments,
églises, maisons de style renaissance avec oriel et grands
portails voûtés et sculptés, témoignent encore de cette faste
période. Mais la guerre de Trente Ans (1618-1648) ruina l'Alsace
et son vignoble à tel point que sa reconstruction ne se fit
que très lentement, encadrée par les corporations qui surveillaient
étroitement le vignoble et la qualité des vins. Après quelques
périodes d'un climat plus rigoureux qui n'améliorait pas la
qualité des vins, arriva la Révolution française. Elle changea
les structures des propriétés et supprima les corporations.
Le 19ème siècle amena une période de libéralisme durant laquelle
les vignerons pouvaient planter la vigne où ils voulaient,
et y mettre les cépages venus de partout. Ils pouvaient vinifier
ces vins comme bon leur semblait. Le savant Chaptal leur a
appris que le sucre de canne ou de betterave enrichissait
le vin en alcool, et le docteur Gall leur a proposé l'eau
pour réduire l'acidité (le sucrage-mouillage). Ne subsistaient
de la période napoléonienne que la fiscalité sous la forme
des droits de circulation lors de la mise à la consommation
du vin, et les impôts fonciers fixés après la mise en place
du Cadastre.
Vers la fin du siècle, l'absence de réglementation a mis les
viticulteurs dans une situation de catastrophe qui a failli
faire disparaître la vigne en Alsace. Les nouveaux cépages
amenés d'Amérique (Noah, Jacquez, etc ...), sans contrôle
en frontière engendrèrent de nouvelles maladies (l'oïdium,
le mildiou, etc ...) et introduisirent un puceron (en 1865)
, le phylloxéra, qui se fixa sur les racines de la vigne en
la faisant dépérir. Pour les maladies cryptogamiques, il a
fallu avoir recours aux traitements chimiques. Contre le phylloxéra,
après l'échec des traitements au sulfure de carbone, dès le
début du 20 è" siècle, on a eu recours au greffage des cépages
alsaciens sur des vignes porte-greffes américaines, qui elles
étaient résistantes à ce minuscule parasite.
La situation économique
du vin en Alsace avait été aggravée après 1871 par une réglementation
allemande qui se mit en place en Alsace occupée, afin de ne
pas concurrencer les vins du Rhin et qui ne favorisait que
la production de masse. Aussi l'élaboration du vin issu des
raisins nobles était de plus en plus réduite, et concurrencée
par les vins artificiels, breuvages fabriqués avec des raisins
secs, du sucre, de l'acide tartrique, le tout dilué avec de
l'eau. La sophistication de ces vins se faisait en toute légalité.
Au début du 20ème siècle , seuls quelques fabricants de ces
breuvages appelés "vin" s'enrichissaient, alors que les vignerons
en général et alsaciens en particulier étaient souvent ruinés.
En 1919, lorsque l'Alsace est redevenue française, son vignoble
était méconnu, et il se trouvait à la croisée de deux chemins
: fallait-il, comme le pensaient certains d'entre eux, s'orienter
vers de nouveaux cépages très productifs, les cépages hybrides
"Seibel" ou "Oberlin" , et autres, ou fallait-il tenter de
faire des vins de qualité à l'image d'autres régions viticoles
françaises ?
Une législation française de 1905 , appliquée en Alsace en
1919, fut progressivement mise en place pour s'orienter vers
une production d'un vin de qualité sous l'appellation VIN
d'ALSACE. Cette voie fut renforcée lorsqu'en 1927 une nouvelle
loi interdit les cépages hybrides dans les vignobles d'appellation
d'origine.
Après la période de libéralisme, il fallut légiférer progressivement
sur les pratiques vitivinicoles, tant en ce qui concerne les
plantations, que sur l'élaboration du vin. On entrait dans
une période de règlements très stricts pour tout ce qui touchait
à la vigne et au vin, règlements qui d'ailleurs ont été repris
depuis par les pays de l'Union Européenne.
En 1919, la présentation de ces vins d'Alsace était également
aléatoire, car il n'y avait plus de châteaux, comme à Bordeaux,
pour mettre en valeur des exploitations viticoles. Les guerres
successives les avaient détruits. Les noms de crus locaux
comme en Bourgogne, mais en Alsace de consonance germanique,
n'étaient guère connus pour être mis à profit sur les étiquettes.
La multitude de cépages mélangés dans les parcelles même,
ne permettait pas de vendre le vin sous un nom de cépages
et ne laissait que la possibilité d'indiquer "EDELZWICKER".
Puis progressivement, le nom des variétés de vignes a commencé
à s'imposer. La reconstitution des vignobles dévastés par
le phylloxera, et grâce aux plants greffés, a permis d'obtenir
des parcelles mono-cépages. D'ailleurs, c'est en Alsace que
s'est généralisée après 1919, la pratique d'indiquer le cépage
en complément de l'appellation. Ainsi SYLVANER, RIESLING.
GEWURZTRAMINER, PINOT NOIR. etc. ont progressivement gagné
leur lettre de noblesse. Cette pratique d'indiquer le cépage
a fait aujourd'hui école dans beaucoup d'autres vignobles
du Monde. mais il faut le rappeler que c'est en ALSACE qu'elle
a été mise en pratique en premier voilà bientôt un siècle.
Le vignoble alsacien a eu son premier statut d'appellation
d'origine en 1945, après un occupation nazie de 4 ans. Une
ordonnance signé par le Général de Gaulle en a jeté les bases
réglementaires. Depuis, ces contraintes, acceptées par les
viticulteurs disciplinés d'Alsace, n'ont cessé de s'affirmer
pour amener la production à une qualité toujours plus accentuée.
En 1962, les vins d'Alsace ont rejoint la grande famille de
vins tranquilles d'appellation contrôlée (Alsace ou vin d'Alsace).
Le nombre de cépages a été réduit, pour ne conserver que les
11 meilleurs : Chasselas, Sylvaner, Pinot blanc (appelé localement
Klevner) Auxerrois, Pinot noir, Pinot gris, Muscat d'Alsace,
Muscat Ottonel, Riesling, Gewurztraminer, Savagnin rosé (pour
le Klevener de Heiligenstein). Pour ce qui est du Crémant
d'Alsace (AOC depuis 1976). les cépages suivants sont autorisés
: Pinot blanc, Auxerrois. Pinot noir, Pinot gris, Riesling,
Chardonnay.
Ensuite, la production
a été encadrée pour tendre vers un optimum de qualité par
la fixation de richesse en sucre naturel minimum à la récolte.
Pour atteindre celle-ci. une réglementation de taille est
prescrite et une limite de rendement est fixée chaque année
de façon de plus en plus réduite : 130 hl en 1983, 88 hl en
2000. Aujourd'hui même, certains viticulteurs pratiquent en
juillet la vendange "en vert" pour réduire la charge de raisins
et s'assurer ainsi d'une qualité certaine en automne.
Deux mesures exceptionnelles, dont l'Alsace a été le précurseur
dans les réglementations vinicoles, ont été prises, afin de
garantir une plus grande protection au consommateur. D'abord
les vins d'Alsace ne peuvent être mis que dans une bouteille
dite "Flûte d'Alsace", réservée surtout à cette région. D'autre
part, l'embouteillage est obligatoirement effectué dans l'aire
de production. Ces mesures renforcent l'image de marque du
vin, toujours dans sa bouteille typique, bien reconnaissable,
et facilitent le suivi et une meilleure surveillance de la
qualité par les instances de contrôle, notamment par l'Institut
National des Appellations d'Origine (I.N.A.O.).
Les vins d'Alsace sont surtout des vins blancs secs, cela
veut dire que sauf exception, due à une surmaturation, le
vin ne devrait plus contenir de sucre restant. Le Pinot noir
peut donner soit un vin rosé (clairet), soit un vin plus ou
moins rouge selon la vinification et l'année. Une autre caractéristique
des vins d'Alsace est la finesse de ses arômes. Certes, les
raisins des divers cépages ont une prédisposition au développement
de ces arômes et saveurs, mais c'est également et surtout
le climat alsacien de la fin d'été, avec des journées encore
très chaudes et des nuits déjà bien fraîches (amplitude thermique
dans une journée de l'ordre de 10° à 15°C) qui favorise le
développement de constituants aromatiques.
Les sols du vignoble alsacien sont très variés. Une grande
quantité d'étages géologiques sont présents sur les coteaux
des vignes. Ils en imprègnent le raisin et accentuent ses
caractères que l'on retrouve ensuite dans les arômes des vins.
L'orientation du vignoble, souvent vers le sud et le sud-est,
accentue ensuite la maturation des raisins.
Les meilleurs climats alsaciens sont connus depuis le Moyen-Âge,
mais c'est seulement en 1975 qu'un texte réglementaire a commencé
à les encadrer dans la nouvelle appellation d'origine contrôlée
"ALSACE GRAND CRU". Il existe aujourd'hui 50 terroirs, bien
délimités au Cadastre, qui représentent les fleurons du vignoble
alsacien. D'autres vins d'Alsace portent également des noms
de terroirs, et leur encadrement par des textes réglementaires
plus précis est en cours.
La possibilité de différer les vendanges dans le temps est
connue depuis plusieurs siècles. L'ancienne réglementation
allemande avait définie les termes des vendanges tardives.
En 1984, plusieurs producteurs alsaciens ont repris ces pratiques
en les faisant protéger par une réglementation qui s'avère
être l'une des plus sévères d'Europe. Ces produits "Vendanges
tardives" ou "Sélection de Grains Nobles" représentent effectivement
la quintessence du vignoble alsacien.
Ainsi, en moins d'un
siècle, la production viticole d'Alsace a su se mettre au
niveau qualitatif de grandes appellations de France. Certes,
son terroir y est propice, mais c'est surtout la volonté et
la discipline de ses viticulteurs qui ont contribué cette
réussite. En ce début du 21ème "siècle, siècle qui annonce
la mondialisation du commerce, donc avec moins de protectionnisme,
il y a lieu de rappeler que les efforts pour produire une
qualité toujours plus soutenue, ne doivent pas être perdus
de vue. La production des vins d'Alsace se porte bien par
rapport à d'autres régions viticoles, même voisines. Il y
a lieu de préserver cette avarice et surtout de ne pas se
laisser endoctriner par un néo-libéralisme, qui ne parle que
de déréglementation et de produire plus pour parvenir à une
solution moins chère. On connaît le résultat de ces orientations
dans d'autres productions agricoles. Aussi le consommateur
doit savoir qu'un produit de qualité a un prix et qu'il ne
doit pas lésiner sur celui-ci.
Gérard BARBIER